Un milliard. C’est le nombre de bouteilles d’eau consommées par les Québécois en 2008. La majorité se sont retrouvées au dépotoir, alors que ce plastique est recyclable… Dernièrement, ce sont les embouteilleurs eux-mêmes qui ont décidé de s’occuper de leurs ordures. Les entreprises Eaux Danone Naya et Nestlé Waters Canada se sont jointes à la Table de concertation pour la récupération hors foyer, un consortium d’embouteilleurs. Elles ont entrepris d’installer des bacs et des îlots de récupération dans plus de 200 villes et villages du Québec, de l’Abitibi jusqu’à la Gaspésie. À la fin de l’année, 3 000 de ces poubelles vertes auront été stratégiquement placées dans les parcs, les arénas et le long des pistes cyclables.
Si l’on a décidé de s’attaquer aux lieux publics, c’est que la moitié des bouteilles d’eau sont consommées hors de la maison. Elles finissent la plupart du temps dans la première poubelle venue: moins de 20% de celles qui sont consommées dans les endroits publics sont récupérées, selon ce qu’a calculé la firme torontoise CM Consulting. À la maison, c’est un peu mieux: le taux de recyclage est de 57%, alors que le bac vert se trouve à portée de main.
En tout, 615 millions de bouteilles en plastique ont été enfouies dans le sol du Québec l’an dernier. Des kilomètres de plastique.
Et pourtant, ces bouteilles sont faites d’un matériau – le polyéthylène téréphtalate (PET, code numéro 1) – facile à réutiliser. Il peut servir à fabriquer des vêtements de polar, des tapis ou de la fibre de rembourrage. Une quinzaine d’entreprises de conditionnement et de recyclage du plastique ont pignon sur rue au Québec. Pendant que les sites d’enfouissement débordent et que des campagnes pour inciter les gens à recycler se multiplient, les bouteilles d’eau de tous formats prolifèrent: on en utilise aujourd’hui 1 000 % de plus qu’il y a 15 ans!
Le Pacific Institute, un organisme de recherche sur le développement durable basé en Californie, a calculé qu’il faut 17 millions de barils de pétrole pour fabriquer les bouteilles d’eau bues aux États-Unis chaque année. Assez pour remplir le réservoir de un million de véhicules. Ce n’est pas tout: la production de ce plastique engendre 2,5 millions de tonnes de gaz à effet de serre. Et, ironiquement, comme ce procédé chimique exige beaucoup d’eau, il faut trois litres du précieux liquide pour en embouteiller un seul.
Bien conscients du problème, les embouteilleurs essayent d’améliorer leur bilan écologique. Naya a réduit d’un quart le poids de ses contenants, diminuant d’autant la quantité de matériau nécessaire pour les fabriquer. En France, Evian a introduit 25% de PET recyclé dans ses bouteilles. Grâce à une analyse de cycle de vie, l’entreprise a identifié d’autres moyens de limiter son impact environnemental: réduction de la pellicule plastique servant à l’emballage, réutilisation des cartons de livraison, etc.
Mais on aura beau faire tous les efforts imaginables, l’eau embouteillée demeure beaucoup moins écologique que celle du robinet; c’est clair comme de l’eau de roche! Le bureau d’experts ESU-Services a fait la comparaison pour le compte de la Société suisse de l’industrie du gaz et des eaux. Or, même en tenant compte des infrastructures et de l’énergie nécessaire pour rendre l’eau du robinet potable, l’impact environnemental de l’eau en bouteille est de 90 à 1 000 fois plus important, selon le nombre de kilomètres parcourus pour la transporter.
Devant l’évidence, London, Toronto, Los Angeles, San Francisco et plusieurs autres ont banni les bouteilles des édifices municipaux. Elles ont été éliminées des machines distributrices et remplacées par des carafes lors des réunions et conseils. Logique pour des villes qui s’enorgueillissent de fournir de l’eau potable à leurs citoyens… D’autres municipalités ont préféré distribuer des contenants réutilisables à leurs résidants dans le cadre de campagnes comme Think Outside the Bottle.
Mais comment inciter les gens à récupérer les bouteilles? Si Thomas Mulcair était demeuré ministre de l’Environnement, il aurait instauré une consigne, misant sur l’argument économique pour faire changer les comportements. Selon les chiffres compilés par Recyc-Québec, la consigne est efficace: 98% des bouteilles de bière et 72% des bouteilles de boisson gazeuse (d’ailleurs faites du même plastique que les bouteilles d’eau) sont rapportées au magasin.
Un autre argument milite en faveur de la consigne: la qualité de la matière récupérée. Dans un rapport préparé à la demande de la Commission des transports et de l’environnement de l’Assemblée nationale, en février 2008, la firme CM Consulting souligne que le PET récupéré à la consigne peut être retransformé en résine qui servira à la production de nouvelles bouteilles. C’est ce qu’on appelle un recyclage haut de gamme, ayant un rendement d’environ 95%. Celui qui est récupéré en bordure de rue, pêle-mêle dans les bacs verts avec les autres matières et une certaine quantité de détritus, ne peut être utilisé que pour le recyclage bas de gamme, c’est-à-dire transformé en tapis et autres fibres. Son rendement n’est que de 60% à 75%.
Mais pour convaincre les gens d’abandonner la bouteille, ni les arguments écologiques ni l’aspect financier ne semblent suffisants. Si le tiers des Canadiens ont adopté cette eau même lorsqu’ils sont à la maison, c’est qu’ils la croient plus saine. Ils se trompent, affirme l’écologiste David Suzuki, qui a fait une petite revue des études sur la question pour écrire Le guide vert (Boréal, 2008). Selon lui, si l’eau de l’aqueduc ne vous inspire pas confiance, il est encore plus sage de la faire passer dans un filtre au charbon activé que de se tourner vers l’eau en bouteille. Car des chercheurs canadiens et états-uniens ont trouvé dans l’eau embouteillée des traces de contaminants divers, tels que du plomb, du toluène et de l’antimoine, ce dernier provenant de la bouteille elle-même. En effet, l’antimoine finit par passer dans l’eau après un entreposage prolongé, comme l’a démontré le chercheur William Shotyk.
Pour trinquer à la santé de l’environnement (et à la nôtre), mieux vaut choisir l’eau du robinet.
Par Catherine Dubé, Québec Science, Mai 2009
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire