Ce soir, comme à l’habitude en arrivant à la maison, j’ai ouvert ton
sac. Fidèle à ma routine, j’ai pris ton agenda pour y découvrir une note de ton professeur ou pas, j’ai signé et regardé tes travaux
et évalué ce que nous aurions à faire, ou refaire ce soir.
Ce soir, quand j’ai signé ta dictée, mon coeur s’est serré. Encore une fois.
Tu sais, quand tu es né, je savais déjà que tu étais et que tu serais
une personne exceptionnelle. Et tu me l’as prouvé à maintes et maintes
reprises jusqu’à maintenant, par ta force, ta compréhension, ta perspicacité,
ta sensibilité et ta joie de vivre. En tant que maman, on veut le mieux
et on s’imagine le mieux de notre enfant, dès la minute où il vient au
monde. On l’imagine sur le podium d'une coupe du monde ou tenant
fièrement un trophée durement gagné à bout de bras. On imagine qu’il sauvera des
vies par son métier ou concoctera des recettes de grands chefs. On s’imagine que l’école, ça va être
facile. La lecture, l’écriture, les mathématiques, simple comme 'bonjour'.
Mais on apprend parfois en cours de route qu’il y aura des embûches.
Pour toi, l’embûche, c’est un déficit d’attention qui génère de l'anxiété. C’est un diagnostic
qui a sonné très lourd dans mon coeur parce que je savais ce qui s’en
venait. Je savais que ton anxiété te créerait parfois des problèmes.
Je savais que te faire reprendre constamment, te ramener sur la terre parce que ton regard a fuit la classe, ça serait dur pour ton estime. Et je savais que peu importe
les efforts que tu allais mettre, parfois on croirait que tu ne t’es
juste «pas forcé» ou tu «faisais exprès de ne rien comprendre». Je
savais aussi que c’est pour ça, parfois, que tu te découragerais
facilement ou que tu penserais que tu n’es «pas bon» comparé aux autres. Je savais que de trop nombreuses personnes ne comprendraient pas ton
problème et te diraient simplement: «assieds-toi, arrête de bouger et
concentre-toi» quand au fond, tu n’es pas capable de te concentrer quand c’est nécessaire.
Ce soir, mon coeur s’est serré en voyant le petit nombre qui
représentait un échec dans ta dictée. Mon coeur s’est serré parce que
j’ai vu que tu faisais toujours les mêmes erreurs malgré les mots
répétés, récités, réécrits 10 fois, 20 fois, 100 fois. Mon coeur s’est
serré quand je t’ai demandé qu’est-ce que tu ne comprenais pas. Mon
coeur s’est serré en voyant ton expression triste, qui me disait: «mais
maman, j’ai fait de mon mieux». Je sais, Ti t'Homme, je sais. J’ai bien
essayé de te dire que maman n’était pas fâchée, que j’étais fière de tes
beaux efforts, que je te trouvais bon. Mais de t’expliquer que ta note
signifiait l’échec, je n’ai pas su trouver les bons mots pour que tu
sois quand même fier de toi. J’ai bien essayé de te demander ce qui se
passait, parce qu’à la maison, ce n’est jamais si catastrophique. Mais
comment toi, mon grand, du haut de tes 6 ans serais-tu capable de me
dire que c’est parce que le bruit dans la classe t’empêche de te
concentrer sur la voix du professeur? Que c’est parce que tu te forces
tellement quand tu écris un mot que tu en perds des bouts ou tu en
oublies des lettres? Que ta "tête se vide" comme tu dis sous la pression.
À tous les soirs, je te vois, assis à la table à réciter tes mots, écrire ces mêmes mots,
réécrire tes mots parce que je ne lâcherai pas. J’ai trouvé toutes
sortes de stratégies pour te motiver et t’aider. Avoir du plaisir en
apprenant... Mais ce soir, mon coeur s’est serré. J’ai eu l’impression de
faire tous ces efforts pour rien. J’ai eu l’impression de perdre mon
temps à me chicaner avec toi à tous les soirs pour tes devoirs pour
rien. Je me suis dit qu’au lieu de profiter de ta joie de vivre et de
jouer dehors ou de faire des Légo avec toi, je m’empoissonnais la vie avec des
mots de vocabulaire pour rien. Et j’ai eu de la peine, tellement de
peine parce que j’aurais tellement voulu que ça soit facile pour toi. Tu
es un garçon extrêmement intelligent et ce qui me blesse le plus dans
tout ça, c’est que j’ai peur que tu crois un jour que tu ne l’es pas.
On dit parfois que l’échec peut être formateur, mais à part pour former
ma peine et la tienne, pour l’instant je ne le vois pas.
Mais tu sais, mon grand, je suis fière de toi et je le serai
toujours. J’essaie de te le dire le plus souvent possible, pour que toi
aussi tu le sois et que tu ais confiance en toi. Et même quand mon coeur se serre, je ne lâcherai pas.
Parce que je t’aime et que ça, je ne le contrôle pas, je le vis.
Adaptation du texte de "Carnaval Muet"
https://carnavalmuet.wordpress.com/2015/02/24/a-toi-mon-grand/